ETATS-UNIS new york times publie la tribune anonyme d’un haut responsable de l’administration qui lutte de l’interieur contre les pires penchants de trump

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ETATS-UNIS Tribune anonyme : «La réaction de Trump est pour l’instant plutôt adroite et fine»

Par Frédéric Autran  

Spécialiste de la politique américaine, Corentin Sellin décrypte le texte choc d’un «résistant» anonyme de l’administration Trump paru dans le «New York Times».



Le New York Times a publié mercredi la tribune anonyme d’un haut responsable de l’administration américaine, qui explique pourquoi et comment il s’efforce, avec d’autres, de lutter de l’intérieur contre les «pires penchants» du président américain. Professeur agrégé d’histoire, coauteur des Etats-Unis et le monde (1823-1945), aux éditions Atlande, Corentin Sellin analyse le contenu et l’impact potentiel de cette tribune, non dépourvue de paradoxes.

Sur la forme, à quel point cette tribune anonyme est inhabituelle, voire historique ?
De mémoire récente, elle est unique. Certains, souvent mal informés, ont fait des comparaisons avec la fin de la présidence Nixon, où certains de ses ministres, dont Kissinger, se sont vantés après-coup de lui avoir désobéi, de ne pas avoir respecté tous ses ordres. Mais on peut soupçonner qu’il s’agissait d’une réécriture des faits a posteriori. Cette fois, il s’agit de quelqu’un présenté comme un haut membre en fonction de l’administration Trump, qui déclare le Président inapte à sa fonction. C’est inédit.

En prenant la décision rarissime de publier une tribune anonyme, le New York Times prend-il un risque ?
Il faut souhaiter que la décision prise par les responsables des pages éditoriales du New York Times, dont la responsabilité est totalement différente de la section journalistique, ait été mûrement réfléchie. Car elle pose deux problèmes. D’abord, en offrant l’anonymat à quelqu’un qui se vante de conspirer, même si c’est d’après lui pour le bien commun, contre le président des Etats-Unis, le journal semble offrir une protection à quelqu’un qui pourrait être passible de poursuites. Ensuite, il faut surtout espérer que si l’identité de l’auteur venait à être révélée, elle correspondra à la manière dont le Times le présente, à savoir un responsable de haut rang. Si on découvrait qu’il s’agit d’un troisième secrétaire adjoint du ministère des Transports, le journal perdrait très gros en termes de crédibilité, alors même que Trump lui a engagé une bataille à mort.

Depuis des mois, des fuites font état d’une Maison Blanche dysfonctionnelle et chaotique. Que nous apprend cette tribune ?
On apprend principalement deux choses. D’abord, l’existence d’une véritable conjuration à l’intérieur de l’administration, revendiquée par des conservateurs, pour priver le président élu d’une partie de ses pouvoirs. Cela va beaucoup plus loin que tout ce qu’on pouvait supputer. Dans les bonnes feuilles du livre de Bob Woodward, il y a cette anecdote racontée visiblement par Gary Cohn, l’ancien conseiller économique de Trump, qui aurait enlevé un jour des feuilles du bureau du Président pour éviter qu’une mesure qu’il jugeait dangereuse soit adoptée. C’était un geste ponctuel. La tribune nous apprend que c’est en fait quelque chose d’organisé, de planifié depuis le début de la présidence Trump.

La deuxième révélation majeure, si on accepte la validité de ce texte, est qu’une partie du cabinet et de l’administration pense que Trump est inapte à ses fonctions et relève du 25e amendement. Ce n’est pas rien. Et cela soulève une question centrale qui pèse sur ce texte et son auteur : pourquoi ne pas avoir déclenché cette procédure ? Cela donne l’impression d’une Constitution appliquée à la carte.

Donald Trump a laissé entendre sur Twitter que l’auteur de la tribune était coupable de trahison. Il demande au New York Times de révéler son identité pour des raisons de sécurité nationale. Cette réaction est-elle justifiée ?
Pour l’instant, la réaction de Trump et de l’administration est plutôt adroite et fine. Cette Maison Blanche est souvent bordélique et dysfonctionnelle. Mais lors de sa première réaction en direct, mercredi soir, le Président est apparu certes énervé, mais pas hors de lui. Il assène ses éléments de langage traditionnels, notamment sur la presse, mais ce n’est pas le pétage de plombs auquel on aurait pu s’attendre. Surtout, ce qui est frappant, c’est que sa réaction est parfaitement coordonnée avec la réponse de Sarah Huckabee Sanders, sa porte-parole. Enfin, le tweet dans lequel il demande au Times de livrer le nom de l’auteur pour des raisons de sécurité nationale est très habile. Car Trump pointe un fait évident : il y a actuellement, à l’intérieur du gouvernement, des gens qui conspirent contre le Président (qui les a nommés) pour le priver d’une partie de ses prérogatives. En jouant cette carte, il a le bon droit pour lui. En interne, au sein de la Maison Blanche, plusieurs médias dont le Washington Post disent que c’est la folie, qu’une chasse à la taupe a été lancée mais, en public, la communication est plutôt bien maîtrisée, ce qui est surprenant.

Cette tribune s’inscrit dans une séquence noire pour Trump, avec les confessions de son ancien avocat, les hommages rendus à son ennemi John McCain, décédé fin août, et la sortie du livre de Bob Woodward. Tout cela renvoie l’image d’un Président affaibli et isolé. Comment peut-il réagir ?
Cette séquence est un test pour lui. La première hypothèse, c’est qu’il pourrait d’une part lancer une chasse à la taupe, armé de son bon droit constitutionnel, et d’autre part essayer de changer le débat. On est en pleine campagne des élections de mi-mandat, il devrait passer son temps à se vanter des résultats économiques qui sont, de fait, excellents, avec un quasi-plein-emploi, des salaires qui augmentent un peu, une croissance élevée. Mais on sait que Trump n’arrive pas à adopter cette attitude. Au lieu de ça, il s’enfonce dans les polémiques sans fin, notamment sur Twitter. La seconde hypothèse, c’est qu’il ne cesse de revenir sur cette tribune de manière obsessionnelle, et qu’il devienne réellement incontrôlable.


N’est-ce pas le but recherché par l’auteur de la tribune ?
On peut en effet se le demander, car ce texte est construit sur un énorme paradoxe. L’auteur a l’air très fier de contrôler le Président et de permettre au pays d’éviter, soi-disant, les travers de Trump. Mais dans ce cas, pourquoi écrire cette tribune et la sortir maintenant, en sachant que cela va sûrement l’empêcher de continuer cette «résistance» ? L’une des hypothèses est que l’auteur vise à faire disjoncter Trump pour démontrer sa thèse. Ce sera l’un des grands enjeux de la réaction du Président.

Par ailleurs, je n’exclus pas totalement l’hypothèse que cette tribune soit un coup monté par Trump pour discréditer le New York Times. Plusieurs fois, des médias ont semblé se laisser avoir par des pseudo-révélations sur des crises de conscience au sein de l’administration. Combien de fois le site politique Axios ou le Times ont écrit par exemple que John Kelly [le chef de cabinet de Trump, ndlr] en avait marre et voulait partir ? Dans l’heure qui suivait, Kelly apparaissait avec Trump pour démentir. Cela ressemblait fortement à des fausses informations distillées volontairement pour discréditer la presse. Il ne faut pas oublier que Trump est engagé dans une lutte à mort avec les médias. L’hypothèse du piège n’est donc pas exclue. D’autant que cette tribune génère du spectacle, des tweets, ce que Trump adore. Il y a chez lui une forme de néronisme politique. Il aime quand ça crame, quand les institutions brûlent. Il aime le chaos.



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